

La métaphore en musique : l’arme secrète de la chanson engagée.
Dans les salles de classe, on apprend aux élèves que la métaphore est une figure de style. Mais sur les scènes, dans les cabarets enfumés ou les stades électrifiés, elle devient une arme secrète.
Quand la révolte devient trop dangereuse, quand l’amour s’avoue trop blessé, quand la société refuse d’entendre, il reste un détour : la métaphore.
Les poètes de la chanson engagée l’ont compris. Comme Victor Hugo, qui comparait le peuple à l’océan pour dire sa force insurrectionnelle, comme Aragon, qui écrivait “Un jour pourtant, un jour viendra couleur d’orange” pour évoquer la victoire des opprimés, les chanteurs ont choisi de peindre des images plutôt que de prononcer des mots trop directs.
La métaphore échappe à la censure, nourrit l’imaginaire, et transforme l’intime en miroir collectif. Trois fonctions essentielles, que nous allons explorer à travers la chanson engagée, où Barbara croise Ferré, Brel dialogue avec Aragon, Brassens rit avec Prévert, et Pomme répond à Stromae.
La métaphore échappe à la censure : là où un mot direct choque, une image passe
La métaphore est d’abord une ruse. Elle permet de contourner les interdits politiques, moraux ou sociaux.
Barbara et l’aigle noir : un traumatisme métaphorisé
Dans L’Aigle noir (1970), Barbara écrit :
“Un beau jour, ou peut-être une nuit,
Près d’un lac, je m’étais endormie
Quand soudain, semblant crever le ciel
Et venant de nulle part,
Surgit un aigle noir.”
Jamais le mot n’est dit, mais tout est là : l’oiseau sombre, immense, qui fond sur l’enfant, devient l’image d’un viol ou d’un inceste. Si Barbara avait nommé l’acte, la chanson n’aurait sans doute jamais été diffusée. En choisissant l’image, elle contourne le tabou et livre une vérité universelle : le traumatisme innommable.
Brassens et la marginalité voilée
En 1952, Brassens chante La mauvaise réputation :
“Au village, sans prétention,
J’ai mauvaise réputation.
Que je me démène ou que je reste coi,
Je passe pour un je-ne-sais-quoi.”
Il critique le conformisme d’une société étriquée. Mais au lieu de dire “les bourgeois m’excluent”, il invente un personnage en marge. La métaphore protège son propos. Brassens échappe à la censure et gagne l’universalité : chacun peut devenir ce “je-ne-sais-quoi”.
Ferré, l’animal et le pouvoir
Léo Ferré, héritier de La Fontaine, animalise le pouvoir. Dans Les animaux malades de la rage, la meute devient l’image des puissants qui dévorent les faibles. Comme le fabuliste, il sait que parler de loups et de chiens est plus sûr que de nommer des ministres.
Parallèle littéraire : Aragon et l’Occupation
Aragon, en 1943, publie La Rose et le Réséda :
“Celui qui croyait au ciel,
Celui qui n’y croyait pas,
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats.”
La “belle” est la France, mais jamais le mot n’est écrit. La métaphore échappe à la censure nazie et unit croyants et athées.
Dans la chanson comme dans la poésie, la métaphore est une stratégie de survie. Elle permet de dire l’interdit, d’échapper à la censure, de laisser passer une vérité que l’on aurait étouffée autrement.
La métaphore touche l’imaginaire : chacun l’interprète, l’habite, la garde en mémoire
Une métaphore réussie ne se contente pas de contourner : elle s’imprime. Elle devient une image intérieure qui dépasse les mots.
Ferrat et Aragon : paysages d’utopie
Dans Ma France (1969), Jean Ferrat met en musique Aragon :
“Celle du vieil Hugo tempêtant,
Celle de Jaurès au visage de bronze,
Celle qu’on crucifia, qu’on relègue,
Celle qui souffre et qui brille encore.”
L’idéologie devient paysage, figure, visage. Chacun voit une image, pas un discours. C’est précisément pour cela que la chanson est restée dans les mémoires.
Brel et la fresque sensorielle
Dans Amsterdam (1964), Brel ne décrit pas des conditions sociales, il peint une fresque :
“Dans le port d’Amsterdam,
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants.”
On voit, on sent, on entend. L’image se grave dans la mémoire.
Ferré et la solitude personnifiée
Dans La solitude (1968), Ferré écrit :
“Avec mon chien, mon chat, ma solitude,
Avec sa belle gueule, sa sale habitude.”
La solitude n’est plus une abstraction : elle devient une compagne. L’imaginaire du public se saisit de ce personnage et ne l’oublie pas.
Parallèle littéraire : Éluard et la répétition métaphorique
Dans Liberté (1942), Éluard écrit :
“Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom.”
La métaphore “écrire ton nom” devient un acte d’insoumission. Chacun s’approprie l’image. Elle touche l’imaginaire, elle colle à la mémoire.
La métaphore agit comme une empreinte. Elle crée une image qu’on porte en soi, bien plus forte qu’un raisonnement.
La métaphore universalise l’intime : l’histoire personnelle devient un miroir collectif
La métaphore a enfin une vertu majeure : elle permet de transformer une douleur individuelle en expérience collective.
Barbara, du mal de vivre à la douleur partagée
Dans Le mal de vivre (1964), Barbara chante :
“Le mal de vivre,
Qu’il faut bien vivre,
Tant qu’on est vivant.”
Un sentiment personnel devient universel. Tout auditeur peut y reconnaître son propre fardeau.
Pomme, l’amour queer en chant collectif
Dans On brûlera (2020), Pomme chante :
“On brûlera toutes ces cathédrales
Qui nous tiennent à genoux.”
L’image du feu devient une métaphore de libération : féministe, queer, politique. Une expérience intime devient manifeste collectif.
Stromae et l’oiseau cannibale
Dans Carmen (2015), Stromae détourne Bizet :
“L’amour est comme l’oiseau de Twitter,
On est bleus de lui seulement pour 48 heures.”
Le petit oiseau bleu, image familière, devient critique globale de la société numérique.
Parallèle littéraire : Prévert et la poésie du quotidien
Prévert, dans Paroles, transforme l’ordinaire en métaphore universelle. Quand il écrit “Il disait qu’il était libre, mais il était prisonnier de ses chaînes invisibles”, il universalise une condition intime en miroir social.
La métaphore est donc un pont. Elle prend le singulier pour en faire du collectif. Elle donne à chacun la possibilité de se reconnaître dans l’autre.
La métaphore, une flèche invisible et immortelle
La chanson engagée oscille entre deux tentations : le slogan et la métaphore. Le slogan crie, mais s’épuise vite. La métaphore, elle, échappe à la censure, frappe l’imaginaire, et universalise l’intime.
Barbara, Ferrat, Brel, Brassens, Ferré, Juliette, Renaud, Pomme, Stromae, MC Solaar… tous, à leur manière, ont prouvé qu’une image bien placée pouvait durer plus qu’un cri. Comme le disait Hugo : “Les mots passent, les images restent.”
Et c’est peut-être cela, le vrai pouvoir de la chanson engagée : transformer la douleur, la révolte, l’amour ou la mémoire en images immortelles.
🎶 Playlist et Métaphores en révolte
- Barbara – L’Aigle noir : le rêve noir comme métaphore de l’indicible.
- Barbara – Göttingen : une ville en symbole de réconciliation.
- Jean Ferrat – Ma France : paysage poétique au service d’un idéal.
- Georges Brassens – La mauvaise réputation : le marginal comme parabole de liberté.
- Jacques Brel – Amsterdam : fresque sensorielle, métaphore d’une humanité brute.
- Léo Ferré – La solitude : une abstraction devenue compagne.
- Renaud – Hexagone : une France caricaturée par l’image populaire.
- Juliette – Revue de détail : le “détail” métaphorique comme critique féministe.
- MC Solaar – Nouveau Western : l’injustice contemporaine sous forme de western.
- Stromae – Carmen : l’oiseau bleu, allégorie cannibale des réseaux sociaux.
- Pomme – On brûlera : le feu comme libération intime et collective.
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