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« Comme ils disent » : quand Aznavour a brisé un mur de silence.

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Charles Aznavour, « comme ils disent » une chanson bouleversante sur le regard des autres

« Comme ils disent » : quand Aznavour a brisé un mur de silence.

Parce que certaines histoires méritent d’être partagées, nous avons exceptionnellement ouvert cet article Premium. Bonne lecture… et bienvenue dans les coulisses. ❤️

En 1972, Charles Aznavour signe l’un des textes les plus audacieux de la chanson française. Avec « Comme ils disent », il se glisse dans la peau d’un homme homosexuel, raconte sa solitude, ses nuits, ses blessures et sa fierté. Un geste artistique qui, à l’époque, défie les normes sociales. Retour sur une chanson qui a fait beaucoup plus que raconter une histoire : elle a ouvert une brèche.


Un homme seul, un appartement et un aveu qui bouleverse.

Il y a des chansons qui commencent comme un murmure et finissent comme un coup de tonnerre.

Quelques accords au piano, une atmosphère feutrée, presque domestique. Le narrateur vit « seul avec maman », entretient son appartement, coud, bricole, va au marché… Tout pourrait laisser croire au portrait d’un vieux garçon, un peu excentrique, un peu bohème.

Puis, sans prévenir, les mots prennent une autre direction. L’homme raconte une autre vie, celle qu’il mène la nuit, dans les cabarets, travesti, maquillé, sous les projecteurs et les regards moqueurs ou concupiscents. Enfin, il lâche la phrase qui fait basculer la chanson :
« Je suis un homo, comme ils disent. »

À l’époque, entendre cela dans une chanson de variété est une petite révolution. Aznavour ne parle pas « d’eux » : il parle « en leur nom ». Il adopte à la première personne une identité stigmatisée. Un geste rare, d’une audace incroyable.


1972 : un pays encore frileux face à l’homosexualité.

Pour comprendre l’impact de « Comme ils disent », il faut se replonger dans la France de 1972.

Mai 68 a certes bousculé l’ordre gaulliste, libéré la parole étudiante, bouleversé les rapports sociaux. Pourtant, sur les questions de mœurs, la société reste largement conservatrice. L’Église catholique demeure influente et la famille traditionnelle reste la norme absolue. La sexualité est rarement abordée publiquement, et encore moins celle qui sort de l’hétérosexualité.

L’homosexualité est donc toujours stigmatisée et surveillée en 1972, elle est encore juridiquement ciblée, moralement suspecte et socialement dangereuse.

Les représentations culturelles, que ce soit dans les journaux ou à la télévision, sont très cadrées : un homme homosexuel est toujours un ressort comique mais jamais un citoyen ordinaire.

Dans la chanson française, le sujet n’existe que sous forme de caricature : des personnages effeminés, des travestis tournés en ridicule, des allusions grivoises. Rien qui évoque une vie réelle, un quotidien, une souffrance, une dignité.

Et voilà qu’Aznavour, star nationale, 48 ans, idole de l’Olympia, décide de raconter cela, sans rire et sans détour.

Dans ce climat, le simple fait de décrire la vie intérieure d’un homme homosexuel relève presque d’un acte politique.


Pourquoi Aznavour s’est lancé dans une telle chanson?

Pour écrire ce portrait, Aznavour a expliqué s’être nourri de visages proches : son chauffeur, son secrétaire et surtout un ami décorateur, Androuchka, dont il observe les gestes, les détails, la solitude, jusqu’à en garder quelque chose pour la scène. Et comme souvent chez Aznavour, la précision du travail d’écriture compte : la seule vraie difficulté, dira-t-il ensuite, a été de trouver une rime en « -ate » dès le premier couplet… avant de tomber, tout simplement, sur la rue Sarasate en consultant un plan de Paris.

Aznavour racontait qu’il avait d’abord testé « Comme ils disent » dans un petit cercle d’amis homosexuels. Réaction immédiate : « ça a jeté un froid ». Puis la question tombe, un peu sèche : qui va oser chanter ça ? Sa réponse — moi — provoque un nouveau silence. On lui demande alors s’il compte “prévenir” le public, faire une annonce. Aznavour balaie l’idée : se lancer dans une justification sur scène, comme s’il devait s’excuser de se mettre à la place d’un homosexuel alors qu’il ne l’est pas, lui semblait absurde. Et surtout, il le dit clairement : pas question de reculer.

Il a voulu construire un personnage crédible, humain et incarné. Pas une figure tragique, pas un cliché, pas un héros spectaculaire : un homme ordinaire. Avec ses douleurs, ses contradictions, ses maladresses et ses fêlures.

Il dira plus tard qu’il cherchait à écrire une chanson « juste », pas une chanson militante. Il ne voulait pas faire un manifeste. Il voulait raconter une vie.

Et il le fait avec une intuition bouleversante : permettre au public d’entrer dans l’intimité d’un homme qu’il n’avait jamais vraiment regardé.

À une époque où l’on parlait des homosexuels comme d’un « groupe à part », Aznavour choisit de montrer un individu. Rien qu’un homme. Un homme qui aime, qui travaille, qui souffre, qui paie ses factures, qui s’habille pour sortir, qui rentre au petit matin et réchauffe sa soupe dans une casserole.

En somme : un homme comme les autres.


Une écriture d’une finesse rare

Ce qui frappe, en (ré)écoutant la chanson, c’est sa pudeur.

  • Le rapport à la mère, à la fois doux et tyrannique.
  • Les humiliations nocturnes qu’on devine sans qu’il ait besoin de les décrire.
  • Les amitiés du cabaret, bancales, sincères, parfois intéressées.
  • L’ambivalence : la souffrance de ne pas être accepté et la fierté d’être soi.
  • La solitude qui serre le cœur.

Et ce jeu de mots, d’une précision chirurgicale :
« Je suis un homo, comme ils disent. »
Mais chanté avec une articulation volontaire qui fait aussi entendre :
« Eh… Je suis un homme ».

Deux mondes superposés : celui du stigmate et celui de la dignité.

Cette double lecture, personne ne l’avait osée avant lui.


La scène de l’Olympia : un moment suspendu.

Aznavour présente « Comme ils disent » sur scène à l’Olympia lors d’un récital où se mélangent classiques et nouveautés. Il ne fait aucune annonce, ne contextualise rien. Il chante.

La salle découvre. Le silence se fait dense. Puis les applaudissements éclatent.

Ce n’est pas un succès tiède : c’est un choc.
Le 45 tours se vend massivement. Les radios diffusent la chanson. Les journaux s’interrogent. Beaucoup saluent le courage du chanteur.

Pour certains auditeurs homosexuels, ce moment a été une libération : pour la première fois, quelqu’un disait « je » pour eux, à leur place, à un moment où ils ne pouvaient pas le faire publiquement.


Entre applaudissements et incompréhensions.

Mais la réception est plus complexe qu’il n’y paraît.
Dans certains milieux militants, on juge la chanson maladroite, trop empreinte de stéréotypes. On lui reproche de mêler homosexualité, travestissement, marginalité et solitude.

Dans d’autres cercles, on lui reproche au contraire son audace : « Pourquoi parler de ça ? » « À quoi joue-t-il ? »

Aznavour, lui, reste calme.
Il explique qu’il n’a pas voulu parler « des homosexuels » mais d’un homme homosexuel. Une nuance essentielle.

Il insiste aussi sur un point : chanter ce texte n’a jamais été pour lui un exercice théorique. Il le voyait comme un acte de respect, presque d’amitié. Il voulait rendre visible ce qui ne l’était pas.


La force d’un portrait : l’intime devient politique.

Ce qui fait la puissance durable de « Comme ils disent », c’est que la chanson ne cherche jamais à convaincre. Elle ne revendique rien explicitement.

Elle montre. Elle donne à entendre. Elle laisse au public le soin de ressentir.

Et c’est précisément en cela que la chanson est engagée.
Parce qu’elle fait exister une voix qu’on n’entendait pas.
Parce qu’elle oblige l’auditeur à ressentir, non à juger.
Parce qu’elle ne tourne pas en ridicule.
Parce qu’elle humanise.

Lorsque le narrateur évoque son travail, ses nuits, son corps maquillé, sa peur dans la rue, ses retours solitaires, c’est toute une réalité, alors invisible, qu’Aznavour dépose délicatement au centre du salon français.


Une chanson qui a accompagné des vies

Nombre d’hommes ayant grandi dans les années 60, 70 ou 80 racontent encore aujourd’hui l’effet qu’a eu cette chanson sur eux.

Certains s’en souviennent comme de la première fois où quelqu’un parlait de leur vie sans se moquer.
D’autres comme d’un déchirement. D’autres encore comme d’une main tendue.

Pour une génération entière, « Comme ils disent » n’était pas seulement une chanson : c’était une reconnaissance. Une façon d’exister dans le paysage culturel.

Et pour les hétérosexuels, c’était l’occasion de comprendre ce qu’ils n’avaient jamais pris le temps d’écouter.


Le temps a passé, mais la chanson n’a pas vieilli

On pourrait croire qu’une chanson écrite en 1972 serait aujourd’hui datée.
Et pourtant, « Comme ils disent » conserve une modernité étonnante.

D’abord parce qu’elle parle de solitude, de honte intériorisée, de double vie, des thèmes universels, encore actuels.
Ensuite parce qu’elle dit quelque chose de la condition de ceux qui vivent en marge de la norme.

L’homosexualité est aujourd’hui acceptée dans la loi, mais les discriminations, les violences et les regards pesants n’ont pas vraiment disparu.
La chanson rappelle le long chemin parcouru, mais aussi celui qui reste à accomplir.

Et puis il y a la force du texte, cette pudeur, cette douceur et cette humanité qui ne s’effrite pas.


Ce que la chanson dit aujourd’hui

En réécoutant « Comme ils disent », on perçoit des nuances nouvelles.

  • La relation à la mère, mélange de protection et d’étouffement.
  • Les masques sociaux qu’on porte pour survivre.
  • Les mondes parallèles : la journée sage, la nuit transgressive.
  • Le besoin d’être vu, reconnu et aimé.
  • Le courage discret de vivre ce que l’on est.

Ces thèmes, éminemment contemporains, résonnent avec les discussions actuelles autour du genre, de l’identité, de la visibilité.


Aznavour, malgré lui, artiste engagé

Aznavour a toujours dit qu’il n’était pas un chanteur militant.
Mais il avait un sens aigu de l’époque, un instinct pour les sujets sensibles, une empathie rare.

En écrivant « Comme ils disent », il a fait ce que les plus grands artistes savent faire :
il a nommé ce qui n’avait pas de voix.

Il n’a ni dénoncé ni revendiqué. Il a raconté. Et parfois, raconter suffit à changer les choses.


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