

Poète ou militant ? Léo Ferré : l’art comme désobéissance.
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Chez Ferré, « faire carrière » n’était pas le sujet
On résume souvent Léo Ferré à une étiquette : « chanteur anarchiste ». Elle dit quelque chose de vrai, Ferré a revendiqué cet anarchisme et l’a mis au cœur de son répertoire mais elle ne suffit pas. Ferré, c’est aussi un auteur-compositeur-interprète, un musicien, et un poète qui a porté sur disque et sur scène des textes majeurs.
Son engagement n’apparaît pas comme un « sujet” séparé du reste : il traverse la forme même de ses chansons. On le retrouve dans le choix des thèmes, le ton direct, la critique des pouvoirs et la méfiance envers les discours bien ficelés. Ferré a connu le grand public, mais il a gardé une ligne de conduite : ne jamais arrondir les angles pour préserver sa place.
Surtout, Ferré se revendique comme un artiste autonome, difficile à ranger dans une case, profondément hostile aux consignes. Cette tension entre popularité et radicalité, poésie et charge politique est l’une des clés de son parcours : Ferré a avancé en refusant qu’on décide pour lui du rôle qu’il devrait jouer.
Le malentendu Ferré : militant ? poète ?
Ferré est l’un des rares artistes chez qui la question “poète ou militant ?” n’a pas de bonne réponse, parce qu’elle est mal posée.
- Le militant cherche souvent un “nous” organisé, un cap, une stratégie.
- Le poète cherche une vérité nue, parfois contradictoire, souvent ingérable.
Ferré, lui, fait sauter le cadenas : il met l’art au service de la désobéissance et la désobéissance au service de l’humain.
Il le dit dans une phrase qui résume tout un monde : la poésie ne doit pas rester enfermée dans la typographie. Elle doit sortir, respirer, se faire entendre, se risquer à la voix. Autrement dit : la poésie doit redevenir publique. Et quand elle redevient publique, elle devient forcément politique (même quand elle parle d’amour, surtout quand elle parle d’amour).
🎧 C’est là que Ferré est inattendu : il ne “met” pas la poésie en musique pour l’embellir. Il la met en musique pour la rendre dangereuse.
Une scène fondatrice : Ferré et le goût des marges
Ferré vient de Monaco, passe par la musique classique, dirige, compose et écrit. Il aurait pu devenir un musicien “bien élevé”. Mais il choisit le contraire : le cabaret, la scène et la chanson qui dérange.
Très tôt, il fréquente ceux qui ne rentrent pas dans les cases : les poètes maudits, les incompris, les solitaires, les “pas recommandables” au sens où l’entendent les bien-pensants. Et c’est là que son engagement se construit.
Fidélité à ceux qu’on rabaisse. Fidélité à ce qu’on n’ose pas dire. Fidélité à la colère quand elle protège la dignité.
Et ce n’est pas un engagement abstrait : Ferré donne de sa voix, de son temps et de sa présence. Il chante dans des contextes militants, devant des publics politisés, au point d’interpréter Les Anarchistes dès la nuit où l’histoire s’échauffe (Mai 68, Mutualité). Concret. Daté. Risqué.
“Le drapeau noir, c’est encore un drapeau” : l’engagement
On croit parfois que l’artiste engagé doit “choisir son camp” comme on choisit une équipe. Ferré, lui, se méfie des équipes. Même des siennes.
Il y a une phrase qu’on lui attribue et qui dit beaucoup : “le drapeau noir, c’est encore un drapeau.” Tout est là : refuser la domination, oui mais refuser aussi les réflexes d’appartenance qui reconstituent une nouvelle domination.
C’est inconfortable, et c’est pour ça que Ferré est utile.
Parce qu’il rappelle ceci : on peut être solidaire sans être embrigadé.
On peut être révolté sans devenir un panneau publicitaire de la révolte.
On peut être radical sans être sectaire.
Et il le martèle à sa manière : en faisant de l’art un territoire où le pouvoir ne dicte pas la loi. Là, il rejoint une intuition qui traverse son œuvre : le vrai adversaire, ce n’est pas “l’autre camp”, c’est le pouvoir quand il devient un virus.
Ferré, la crédibilité : quand les mots ont un prix
Ce qui rend Ferré crédible, ce n’est pas qu’il ait toujours “raison”. C’est qu’il paie ses mots.
Ferré est un artiste clivant. Il choque, il agace et il fatigue parfois. Il déborde. Et ce débordement est sa signature : il refuse l’artiste décoratif.
Dans son écriture, l’engagement passe par :
- des images concrètes (un condamné, un drapeau, une foule, une nuit qui bascule),
- des attaques frontales contre l’hypocrisie,
- une émotion sans filtre (la tendresse, la honte, la rage, le désir),
- et une intelligence de la langue qui transforme une chanson en pièce à conviction.
Bref : Ferré ne “message” pas. Il met en scène. Et c’est ce qui fait qu’on retient.
L’art comme désobéissance : 3 gestes Ferré qui traversent le temps
1) Désobéir à la bienséance
Ferré dit des mots qu’on voudrait garder “au laboratoire”. Il n’aime pas les gants. Il n’aime pas qu’on nettoie la langue pour la rendre fréquentable. Il préfère une langue vivante à une langue respectable.
Passage clé : chez Ferré, la politesse est souvent une forme de censure.
2) Désobéir à l’industrie
Ferré n’est pas naïf : il voit très bien comment la musique peut devenir une marchandise comme une autre. Et il le dénonce, parfois avec une férocité jubilatoire. La chanson, chez lui, n’est pas un produit : c’est un risque.
3) Désobéir à l’époque
Ferré traverse des décennies, des modes, des bascules politiques. Il ne se “modernise” pas pour plaire. Il préfère l’excès à l’adaptation. Et il y a, dans ce refus, une leçon simple : l’art n’a pas à demander la permission d’exister.
Quand Ferré chante les poètes : c’est le cœur qui parle
Ferré a mis en musique Aragon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud… Ce choix n’est pas un exercice littéraire. C’est une stratégie de résistance.
Pourquoi ? Parce que les poètes disent ce que le discours public édulcore : la guerre, la honte, la misère, les corps, l’injustice, le désir, la mort.
Et Ferré fait quelque chose d’assez rare : il rend la poésie partageable sans la simplifier bêtement. Il la rend incarnée. Il lui donne une voix qui n’est pas “jolie”, mais vraie.
Une émotion précise : Ferré et la fraternité des cabossés
On imagine Ferré “contre”. Contre l’État, contre l’Église, contre la police, contre les bien-pensants, contre les tièdes, contre les marchands et contre les compromis.
C’est vrai. Mais c’est incomplet.
Ferré est aussi pour. Pour une fraternité rugueuse, pas « Instagrammable », mais solide. Celle des gens qui n’ont pas le bon costume, pas le bon langage, pas le bon réseau. Celle des “un sur cent”, pour reprendre l’un de ses refrains les plus célèbres.
Passage clé : Ferré n’idéalise pas le peuple. Il le défend. Nuance énorme.
Et c’est là que son engagement devient une histoire (au sens narratif) : une histoire de fidélité. Il revient, il insiste, il s’entête. Il parle pour ceux qui n’ont pas de micro mais il ne parle pas à leur place comme un supérieur moral. Il parle à côté, avec eux, parfois contre eux aussi. C’est plus honnête. Et donc plus puissant.
Ferré, aujourd’hui : qu’est-ce que ça nous fait, concrètement ?
On peut écouter Ferré comme on visite un monument : “c’est important”. Et repartir sans rien sentir.
Ou bien on peut l’écouter comme il le demande : comme une clameur.
Dans ce cas, il se passe quelque chose de très concret :
- On repère mieux les mots qui nous domestiquent.
- On se méfie davantage des discours “propres”.
- On retrouve une colère qui n’est pas une haine, mais une défense de la dignité.
- Et surtout : on se rappelle que l’art peut être un acte de santé mentale collective (oui, carrément). Parce qu’il remet du sens là où tout devient flou.
Passage clé : une chanson engagée ne change pas le monde toute seule. Mais elle peut changer ce qu’on accepte. Et ça, c’est déjà politique.
🙂 Et puis, détail important : Ferré rappelle aussi qu’on peut être grave sans être ennuyeux. Il y a chez lui une ironie, une théâtralité, une joie noire et une forme d’humour de survie.
5 titres engagés de Léo Ferré – et pourquoi (en clair)
1) Ni Dieu ni maître (1965)
Ferré y attaque l’autorité comme dogme, et la peine de mort comme symbole ultime du pouvoir sur les corps. Ce n’est pas seulement une chanson “libertaire” : c’est une chanson sur la violence légale.
2) Les Anarchistes (1968)
Un hymne fraternel aux “un sur cent”, ceux qu’on caricature, qu’on isole, qu’on traite comme une nuisance. Ferré y fait de la marginalité une dignité.
3) Poète, vos papiers ! (1957)
Ici, Ferré vise le contrôle : le poète sommé de se justifier. C’est une chanson sur la surveillance culturelle quand l’époque veut des artistes “utiles”, “lisses” et surtout “gérables”.
4) L’Affiche rouge (1961 – Aragon mis en musique)
Ferré transforme un poème de mémoire en chant de résistance. C’est engagé parce que ça lutte contre l’oubli. La chanson rend concret ce que l’histoire peut rendre abstrait : des visages, des noms, une injustice, une propagande, et la dignité de ceux qu’on a voulu salir.
5) Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (1961 – Aragon mis en musique)
Ferré y met en scène la fatigue morale, les renoncements et ce refrain qui revient comme un miroir. C’est engagé parce que ça attaque l’habitude de vivre sans regarder. Et ça, c’est le début de toutes les résistances.
Bonus : Impossible d’écrire sur Ferré sans Avec le temps 😉
On peut analyser Ferré par l’angle politique, la poésie, la rage et l’anarchie. Mais écrire sur lui sans glisser Avec le temps, ce serait comme parler de Paris sans mentionner la Seine : on peut, mais on sent bien qu’il manque l’essentiel.
Parce que ce titre n’a rien d’un simple slow “de plus”. Ecrite par Ferré en 2 heures, c’est l’autre visage de la désobéissance chez Ferré : la lucidité, celle qui ne crie pas, qui constate et qui fait encore plus mal.
Avec un humour noir très « Ferré », on pourrait dire que Avec le temps est une chanson qui ne vous remonte pas le moral… mais vous remet d’accord avec la réalité. Elle parle de l’érosion progressive de l’amour, puis de l’érosion de tout ce qui l’entoure : nos souvenirs, nos élans et nos certitudes. Ferré n’y raconte pas une rupture précise : il décrit plutôt un mécanisme universel, lent, presque inévitable. Le temps, dans la chanson, n’est pas un consolateur : c’est une force qui efface et qui rend les émotions moins vives.
Ferré ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on écoute
Ferré ne cherche pas l’unanimité. Il sait que l’unanimité est souvent illusoire. Il préfère l’éveil, même désagréable.
Et si on devait retenir une chose : Ferré prouve que l’art peut être une désobéissance qui n’humilie personne, une désobéissance qui relève.
Autre voix, même combat : Jean Ferrat — son parcours engagé en 5 chansons.
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