Portrait-Georges-Moustaki-chanteur-engage-le-meteque-guitare

« Le Métèque » de Georges Moustaki : la chanson engagée qui a failli ne jamais exister.

Logo Blog The Music Lines
Portrait-Georges-Moustaki-chanteur-engage-le-meteque-guitare

Credit : Rob Mieremet / Anefo

Le Métèque de Georges Moustaki : la chanson engagée qui a failli ne jamais exister.

Bienvenue sur The Music Lines

Le blog indépendant qui raconte les chansons engagées et les artistes qui ont quelque chose à dire. Découvrez nos articles, playlists et analyses sur themusiclines.com .

Le Métèque a failli s’appeler la chanson de quelqu’un d’autre. Ou plutôt : elle a failli ne jamais exister du tout. Refusée par son auteur, ignorée par son interprète idéal, boudée par sa maison de disques. Trois occasions de disparaître et elle a survécu aux trois.

Nous sommes en 1969. Georges Moustaki a trente-cinq ans, une guitare, une barbe de philosophe grec et une chanson dans les mains dont il ne sait pas quoi faire. Il vient de l’écrire comme une confession intime, un autoportrait blessant et fier à la fois. Un texte qui retourne comme un gant le mot que les autres lui jettent au visage dans la rue. Métèque. Ce mot vieux comme la Grèce antique, qui désignait l’étranger résidant dans la cité sans en être citoyen.

Mais voilà : Moustaki, lui, ne veut pas la chanter.


Premier refus : Moustaki offre la chanson à une autre.

Moustaki était déjà quelqu’un dans le milieu. Pas encore une star – un artisan de l’ombre. Il avait écrit Milord pour Édith Piaf en 1958. Il avait composé pour Barbara, pour Yves Montand, pour son ami Serge Reggiani. Il était le parolier que tout le monde s’arrachait, celui qui restait dans les coulisses pendant que les autres prenaient les applaudissements. Et il s’en accommodait.

Alors quand il achève Le Métèque, son réflexe est de la donner. Il la propose d’abord à Pia Colombo, chanteuse engagée de l’époque. Ça ne prend pas. La chanson reste là, en attente, comme une lettre non envoyée.

Moustaki pense alors à Serge Reggiani. Son ami. L’Italien de Reggio d’Émilie devenu l’un des plus grands interprètes de la chanson française. « J’ai rencontré Serge Reggiani, qui était pour moi l’interprète idéal », racontait-il sur les ondes de France Info. Il lui chante la chanson et attend la réaction de Reggiani.


Deuxième refus : Reggiani dit non mais…

Moustaki racontera plus tard que Reggiani lui a chanté la chanson à sa façon – suffisamment parlante pour que le message soit clair. Puis il lui a dit, avec cette franchise directe qui caractérisait leur amitié : « Tu vois ma gueule ? Tu me vois chanter cela ? » Et il a ajouté ce qui allait tout changer : « C’est une chanson qui te ressemble trop pour que quelqu’un d’autre la chante. »


Troisième refus : la maison de disques préfère une autre chanson.

Moustaki se range à l’avis de son ami. Il signe avec Polydor et enregistre plusieurs titres. Mais la direction artistique ne croit pas au Métèque. Trop personnel. Trop rude, peut-être. Le premier 45 tours de ce « nouveau » Moustaki à la barbe désormais assumée sort en janvier 1969 avec Joseph et Il est trop tard en faces A et B.

Il passe quasi inaperçu.

C’est alors que quelque chose d’inattendu se produit. Lors de la promotion de la version italienne de la chanson – Con questa faccia da straniero – le public transalpin réagit avec enthousiasme. Il préfère clairement cette chanson aux autres. Le signal est là. Polydor se ravise. Lance Le Métèque en single. Et le 16 mars 1969, Moustaki chante pour la première fois la chanson à la télévision française, dans l’émission L’Invité du dimanche.


Un affront sublimé en hymne.

Il faut s’arrêter sur ce que Le Métèque représente vraiment. Pas seulement une belle mélodie. Pas seulement une confession romantique d’un homme à la « gueule d’étranger ». C’est un geste politique d’une audace rare pour l’époque.

Retourner une offense. En faire une fierté. En 1969, dans une France qui se remet péniblement de mai 68 et qui commence à se poser des questions inconfortables sur l’immigration et le racisme, une chanson qui commence par « Avec ma gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec » n’est pas anodine.

Il aimait à répéter : « Je me sens étranger partout, donc je ne suis pas étonné qu’on me traite d’étranger. » Et il ajoutait volontiers qu’il n’avait jamais ressenti d’amertume à être traité de métèque – plutôt une forme de curiosité lucide pour sa propre condition. Cette sérénité revendiquée, cette façon de désamorcer l’insulte par la poésie, c’est ça, le vrai engagement de la chanson.

Et ce n’est pas tout. Le Métèque, c’est aussi l’héritier direct de mai 68. C’est le contexte social en ébullition de cette période qui a redonné à Moustaki l’envie de chanter. La jeunesse éprise de liberté, les idéaux bousculés, le monde qui change et tout cela irrigue les paroles d’une chanson qui parle d’amour mais aussi de dignité, d’appartenance et de liberté.


Un succès mondial.

600 000 exemplaires vendus en 45 tours. Numéro un en France en juin 1969. Mais aussi numéro un en Italie dans l’interprétation de Moustaki lui-même, traduite et reprise dans des dizaines de pays. Récompensée la même année par la Gondola d’oro au festival de Venise.

La chanson traverse les frontières comme Moustaki avait traversé la Méditerranée.

Elle est adaptée en grec par Dimitris Christodoulou et interprétée notamment par Mélina Mercouri. Elle devient un standard international, au même titre que Milord, l’autre chef-d’œuvre que Moustaki avait écrit non pas pour lui, mais pour Piaf.

Georges Brassens, son mentor, avait vu juste dès 1954. Ce grand homme à l’accent bulgare l’avait regardé dans les yeux et lui avait dit : « Chante, Moustaki ! Ta chanson s’envolera. » Il avait fallu quinze ans. Mais elle s’est envolée.


Pourquoi cette chanson résonne encore aujourd’hui.

Le Métèque parle à quiconque a un jour eu l’impression d’être d’ailleurs, de ne pas correspondre au modèle attendu.

Ce sentiment-là ne vieillit pas. Il appartient à toutes les générations, à toutes les géographies. C’est pour cette raison que, quarante ans après sa sortie, en 2010, le rappeur JoeyStarr choisit de reprendre Le Métèque sur son premier album solo Gare au jaguarr. Parce qu’une chanson qui parle de dignité et d’identité peut voyager du bord de la Méditerranée jusqu’aux banlieues françaises sans perdre une once de sa force.

Une chanson engagée ne choisit pas son époque. C’est son époque qui la choisit.


Ce que Le Métèque nous dit encore.

Il y a quelque chose de précieux dans cette histoire. Quelque chose qui nous concerne tous, au-delà de la musique.

Moustaki aurait pu ne jamais chanter. Confortable dans le rôle du parolier à succès. C’est un ami – Reggiani – qui l’a forcé à se regarder en face. À assumer que certaines choses ne peuvent être dites que par celui qui les a vécues. Qu’on ne peut pas déléguer sa propre voie.

C’est ça, la leçon cachée du Métèque. Pas seulement l’histoire d’un étranger qui revendique sa place. Mais l’histoire d’un homme qui apprend à ne pas fuir ce qu’il est.

Et ça, c’est une chanson qui mérite d’être écoutée à voix haute.


Pour aller plus loin, découvrez notre article complet sur le parcours engagé de Georges Moustaki – l’homme derrière les mots, de Piaf à Brassens, de Reggiani à la scène internationale.


Vous aimez les histoires vraies derrière les grandes chansons ? Abonnez-vous gratuitement et recevez chaque semaine un nouvel article qui fait vibrer la mémoire et le cœur.

Notre Ebook exclusif est offert à l’inscription : « 20 slows cultes que vous pensiez romantiques… et dont le vrai message va vous surprendre » – parce que certaines chansons d’amour cachent bien leur jeu.
Abonnement simple, sans engagement. Vous pouvez vous désabonner à tout moment, en un seul clic…mais on parie que vous resterez avec nous. Il vous suffit d’entrer votre adresse e-mail juste en dessous.

(Parce que certaines chansons méritent mieux qu’une écoute distraite.)

Pour aller encore plus loin, vous pouvez aussi rejoindre les abonnés premium (3.99€/mois) et recevoir chaque mois une playlist exclusive + des articles réservés  :

En coulisses

La rédaction de The Music Lines publie sur WordPress.com pour bénéficier d’un site fiable, rapide et sécurisé — au service de nos contenus sur la musique engagée.

Découvrir WordPress.com

💬 Si vous avez aimé cet article, laissez un commentaire !

Laisser un commentaire

En savoir plus sur The Music Lines

Vous êtes encore là? C'est bon signe. La musique engagée vous parle! Abonnez-vous gratuitement pour recevoir chaque semaine notre nouvelle histoire.