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« L’Italien » de Serge Reggiani : l’histoire d’une chanson sur le temps qui passe et les rêves oubliés.

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Crédit : Portrait Harcourt_1944.

L’Italien de Serge Reggiani : l’histoire d’une chanson sur le temps qui passe et les rêves oubliés.

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L’Italien : la chanson de ceux qui ont quitté un pays… sans jamais vraiment le quitter.

Mais l’Italien n’est pas seulement une chanson sur l’immigration. C’est une chanson sur les racines. Sur la mémoire. Sur cette étrange sensation d’être parfois étranger partout, même chez soi.

Et aujourd’hui encore, dans une époque où tout va vite, où les souvenirs se consomment comme des vidéos de quinze secondes, cette chanson agit comme un ralentisseur émotionnel.

Elle oblige à se souvenir.


Une chanson que son interprète ne voulait pas chanter.

Nous sommes en 1971. Serge Reggiani, fils d’immigrés italiens arrivé en France à l’âge de huit ans, refuse catégoriquement d’interpréter la chanson que lui propose Jean-Loup Dabadie. La raison est simple, et elle dit beaucoup sur l’époque : dans la France du début du siècle, l’intégration des Italiens avait été difficile, douloureuse, semée de mépris. On les appelait « les macaronis ». Reggiani, qui avait tout fait pour s’intégrer, pour devenir pleinement français, ne voulait pas qu’on le ramène à ces origines-là.

Pourtant, Dabadie avait travaillé à partir d’une commande précise. Reggiani lui avait glissé, autour d’un dîner au restaurant Le Redon : « Toi qui connais maman, et je sais que ta mère à toi est à moitié napolitaine, il faudrait que tu m’écrives une chanson sur l’Italie, sur mes origines. Qui raconte ma vie, sans que j’aie l’air de le faire. » Une indication. Une seule. En trente-cinq ans de collaboration, ce fut la seule indication que Dabadie reçut de lui.

Le parolier s’en empara. Et il écrivit L’Italien.


Le temps qui passe et ne revient jamais.

L’histoire racontée dans la chanson est d’une simplicité poignante : un homme revient frapper à la porte d’une femme qu’il a aimée. Dix-huit ans plus tard. Dix-huit ans de retard, comme il le dit lui-même avec cet humour désarmant qui est la marque de Reggiani. Il a voyagé jusqu’au Massachusetts, il a fait tous les métiers : « voleur, équilibriste, maréchal des logis, comédien, braconnier, empereur et pianiste ». Il a vécu. Beaucoup vécu.

Mais la porte, elle, ne s’ouvre pas. La lumière s’éteint derrière les volets. Et il comprend.

Ce n’est pas tant un échec amoureux qu’une défaite face au temps lui-même. On ne rattrape pas ce qu’on a laissé filer. On ne revient pas dix-huit ans plus tard comme si de rien n’était. La vie, elle, a continué sans vous. Et cette vérité là, aussi cruelle que familière, c’est exactement ce que Reggiani chante avec cette voix rauque, cette façon unique d’habiter les mots comme un acteur habite un rôle.

Car Reggiani n’interprète pas. Il joue. Chaque chanson est une scène.


Jean-Loup Dabadie, l’homme qui écrivait des vies.

Pour comprendre L’Italien, il faut comprendre Dabadie. Scénariste génial – on lui doit Un éléphant ça trompe énormément, Nous irons tous au Paradis – Jean-Loup Dabadie fut aussi l’un des paroliers les plus doués de sa génération. Pour Reggiani, il signa Le Petit Garçon, Et puis, Hôtel des voyageurs… et cette chanson qui allait devenir un emblème.

La musique, composée par Jacques Datin, épouse parfaitement l’alternance entre le français et l’italien – cette double langue qui est aussi une double identité, une double appartenance. Reggiani passe de l’une à l’autre avec une fluidité naturelle, comme si les deux langues cohabitaient en lui depuis toujours.

Ce qu’elles faisaient, bien sûr.


Ce que cette chanson dit de nous.

L’Italien n’est pas seulement l’histoire d’un homme. C’est l’histoire de tous ceux qui ont un jour choisi l’aventure plutôt que la fidélité, le large plutôt que le port. Et qui se retrouvent, des années plus tard, à frapper à des portes qui ne s’ouvrent plus.

Qui n’a jamais connu ça ? Cette sensation de revenir dans un endroit de son passé – une rue, un café, un visage – et de réaliser que le temps a fait son travail silencieux, que les choses ont bougé, que vous avez bougé, que rien n’est plus tout à fait à sa place ?

Ce n’est pas de la mélancolie facile. C’est quelque chose de plus profond, de plus universel : la conscience aiguë que la vie se joue en temps réel, et que les retours en arrière n’existent pas. Qu’on peut avoir tout essayé, avoir été « empereur et pianiste », et rentrer quand même les mains vides.

Reggiani chantait ça avec une légèreté apparente qui rendait la chose encore plus bouleversante. Comme si sourire de sa propre défaite était la seule dignité qui reste.


Un homme qui avait choisi la liberté et en payait le prix.

Serge Reggiani n’était pas un artiste comme les autres. Né à Reggio d’Émilie en 1922, fils d’une famille antifasciste, il arrive en France à l’âge de huit ans avec ses parents qui fuient le régime de Mussolini. Il grandit entre deux cultures, deux langues, deux histoires. Il devient comédien, tourne plus de 75 films, côtoie Montand, Signoret, Carné, Cocteau.

Et puis, à 42 ans – un âge où d’autres rangent leurs rêves – il se lance dans la chanson. C’est le producteur Jacques Canetti qui lui ouvre la porte, en lui proposant de participer à l’intégrale des chansons de Boris Vian. Moustaki lui écrit des textes. Dabadie lui invente une langue. Il chante Rimbaud, Vian, Baudelaire. Il chante l’engagement, la liberté, la résistance. Il déclare un jour, avec cette franchise qui le caractérisait : « Il y a des thèmes plus engagés que d’autres, mais tout est toujours engagé. La qualité est l’engagement, essentiellement. »

Découvrez notre article consacré à l’artiste : Serge Reggiani – Chanteur engagé – Ses 5 chansons les plus marquantes.


La porte qui ne s’ouvre pas…et la grâce qui reste.

L’Italien s’achève sur une image d’une beauté simple et déchirante : la lumière qui s’éteint derrière la fenêtre. Elle est là. Elle l’a reconnu. Et elle choisit de ne pas ouvrir. Ce silence dit tout.

Ce qui est beau dans cette chanson, c’est qu’elle ne nous demande pas de nous lamenter. Elle nous demande de regarder le temps en face, avec humour, avec tendresse, avec lucidité. Reggiani n’est pas amer. Il est juste là, debout devant une porte fermée, avec sa valise et ses dix-huit ans d’aventures, et il chante.

C’est peut-être ça, la vraie liberté : être capable de chanter même quand la porte ne s’ouvre pas.


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