

Crédit : Chris F. Pexels
Le Petit Train des Rita Mitsouko. L’histoire d’une reprise.
Bienvenue sur The Music Lines
Le blog indépendant qui raconte les chansons engagées et les artistes qui ont quelque chose à dire. Découvrez nos articles, playlists et analyses sur themusiclines.com .
Il suffit parfois de quelques notes pour que tout un pan de notre vie remonte à la surface, avec ses couleurs légèrement passées, ses visages disparus et cette curieuse impression que les années ont filé pendant que nous avions le dos tourné.
Le Petit Train des Rita Mitsouko appartient à ces chansons qui vieillissent moins vite que ceux qui les écoutent.
Au premier abord, le morceau pétille.
La voix de Catherine Ringer bondit, la musique avance avec une légèreté presque enfantine et l’on pourrait croire à une promenade ferroviaire dans une campagne de carte postale, avec des prés, des paysannes, du soleil et quelques vaches très occupées à ruminer, ce qui constitue déjà un programme plus concret que bien des discours politiques.
Puis le paysage bascule.
Derrière la ritournelle apparaît un train de déportation, et la chanson, sortie en 1988 sur l’album Marc & Robert, devient une œuvre vertigineuse sur la mémoire, l’aveuglement et la possibilité toujours ouverte du recommencement.
On croyait écouter un souvenir heureux. On découvre une mise en garde.
Le Petit Train des Rita Mitsouko : une mélodie légère, un sens bouleversant
À l’origine, Le Petit Train est une chanson interprétée par André Claveau en 1952, sur un texte de Marc Fontenoy, dans laquelle un tortillard traverse paisiblement la campagne française.
Les Rita Mitsouko en conservent l’apparente innocence, mais en détournent radicalement le voyage.
Catherine Ringer a raconté que l’idée lui était venue en voyant des enfants de maternelle marcher dans la rue, les mains posées sur les épaules les uns des autres, en chantant cette ancienne mélodie, tandis qu’elle composait avec Fred Chichin une musique encore dépourvue de paroles.
L’association fut immédiate.
« Soudain, la vision de ce train dans la campagne m’a évoqué les trains vers les camps », expliquera-t-elle, ajoutant que cette image s’était imposée comme « une soudaine évidence ».
Cette vision n’avait rien d’abstrait, car Sam Ringer, le père de Catherine, peintre juif polonais, avait été arrêté à dix-neuf ans, déporté et interné dans plusieurs camps nazis avant de survivre à la guerre.
L’Histoire entrait donc dans la chanson par la porte de la mémoire familiale.
Quand la joie devient une forme de résistance
Le génie du Petit Train tient à son contraste : une musique vive conduit vers une réalité effroyable, comme si la légèreté refusait de laisser le dernier mot à la barbarie.
Ce procédé traverse toute l’œuvre des Rita Mitsouko.
Le duo formé par Catherine Ringer et Fred Chichin savait faire danser la mort, donner une couleur éclatante au deuil et glisser une inquiétude profonde sous un refrain populaire, sans transformer la chanson en sermon dominical – ce dont elle leur demeure éternellement reconnaissante.
Chez les Rita Mitsouko, la joie n’efface pas le malheur : elle lui résiste.
Catherine Ringer a résumé cette attitude dans une formule admirable : « Je me sens responsable de la joie. » Ayant grandi dans une famille marquée par la guerre et les disparitions, elle disait avoir reçu en héritage une « rage de vivre », comparable à une herbe folle qui repousse après avoir été arrachée.
Voilà peut-être pourquoi Le Petit Train nous atteint si profondément.
La jeunesse perdue n’est pas toute la jeunesse vécue
Une chanson peut réveiller une version ancienne de nous-mêmes, mais elle ne nous ordonne pas d’y retourner, mission heureusement impossible puisque nos genoux protesteraient probablement avant la fin du premier refrain.
Elle nous invite plutôt à reconnaître ce qui demeure.
Le désir peut changer de rythme sans disparaître, la curiosité peut devenir plus précise et la liberté, débarrassée du besoin de plaire à tout le monde, peut même gagner en franchise avec les années.
Le temps nous prend beaucoup, mais il nous délivre aussi de quelques comédies inutiles.
C’est ici que la musique des Rita Mitsouko devient véritablement aidante : elle ne vend ni jeunesse éternelle ni consolation à prix réduit, mais une manière d’habiter pleinement les contradictions de l’existence.
On peut pleurer et danser.
On peut se souvenir et créer encore.
On peut porter ses morts sans se confondre avec eux, transmettre leur histoire sans condamner ceux qui viennent après nous à ne vivre que dans le deuil.
Refuser l’oubli sans renoncer au bonheur
Le dernier mouvement du Petit Train pose une question qui dépasse la Seconde Guerre mondiale : cela peut-il recommencer ? La chanson ne fournit aucune réponse confortable.
Elle rappelle seulement que les crimes collectifs ne surgissent pas dans un monde désert, mais au milieu des récoltes, des conversations ordinaires et des gens persuadés que ce qui se déroule plus loin ne les concerne pas.
Cette inquiétude lui conserve une force politique intacte.
Fred Chichin disait qu’il est difficile d’aller contre la société dans laquelle on vit et qu’un effort considérable est nécessaire pour revenir aux choses essentielles. Toute l’aventure des Rita Mitsouko semble contenue dans cette exigence : refuser les automatismes, les modes et les opinions prémâchées.
Pourquoi Le Petit Train nous accompagne encore?
Parce qu’il parle simultanément de la grande Histoire et de notre histoire personnelle, le morceau ne se laisse pas enfermer dans les années 1980. Il traverse les générations.
Il nous rappelle que le passé n’est pas un pays disparu, mais une matière qui continue de circuler dans nos gestes, nos peurs, nos silences et nos chansons, parfois jusque dans cette mystérieuse boîte de biscuits où la famille conserve des photographies que personne n’a pensé à légender.
Vieillir n’est pas descendre du train : c’est apprendre à regarder le paysage avec davantage de profondeur.
Nous ne pouvons pas retenir le temps.
Nous pouvons toutefois décider de ce que nous en faisons, raconter ce qui mérite de l’être, nommer les absents, écouter ceux qui sont encore là et laisser derrière nous autre chose qu’un historique de navigation et trois mots de passe impossibles à retrouver.
Voilà la leçon sans morale du Petit Train.
Continuer à vivre n’est pas trahir ce qui a été perdu ; c’est lui donner une destination.
Un dernier bœuf, quelque part au paradis
Catherine Ringer est partie rejoindre Fred Chichin, son compagnon de scène, de création et de vie.
Mais avec les Rita Mitsouko, même les adieux semblent incapables de rester longtemps silencieux.
Alors, plutôt que de céder à la tristesse, on aime imaginer Catherine et Fred réunis quelque part, accordant une guitare, essayant une ligne de basse et préparant un nouveau bœuf céleste suffisamment déjanté pour faire danser les anges – lesquels, soyons honnêtes, avaient probablement besoin de renouveler un peu leur répertoire.
Merci à eux.
Merci pour les chansons insolentes et tendres, pour les couleurs, les ruptures, les éclats de rire, les blessures transformées en musique et cette liberté qui refusait obstinément de marcher au pas.
Les Rita Mitsouko ont bercé, réveillé et parfois consolé plusieurs générations.
Leur héritage musical demeure vivant chaque fois qu’une voix reprend Marcia Baïla, que les premières notes de C’est comme ça font monter le volume ou que Le Petit Train nous rappelle, derrière son allure enjouée, combien la mémoire doit rester vigilante.
Catherine et Fred sont peut-être arrivés au terminus de leur voyage terrestre, mais leurs chansons, elles, continuent de circuler.
Et tant qu’elles nous feront danser, réfléchir, aimer et nous souvenir, le train des Rita Mitsouko ne s’arrêtera jamais vraiment.
Prolongez l’écoute avec The Music Lines
Ne laissons pas nos souvenirs voyager seuls. Montons à bord, ensemble. Abonnez-vous gratuitement à notre newsletter : chaque semaine, une chanson, une époque, une vérité qu’on ne vous avait jamais racontée comme ça.
Dès votre inscription, recevez également gratuitement :
- notre mini-ebook « 20 slows cultes que vous pensiez romantiques… et dont le vrai message va vous surprendre » ;
- notre playlist de 25 chansons choisies parmi les préférées de nos lecteurs.
Vous n’y trouverez pas seulement de la nostalgie. Vous y trouverez des voix qui résistent, des artistes qui prennent position et des chansons capables de nous aider à regarder le temps qui passe sans renoncer à agir sur le monde qui reste.
(Parce que certaines chansons méritent mieux qu’une écoute distraite.)
Pour aller encore plus loin, vous pouvez aussi rejoindre les abonnés premium (3.99€/mois) et recevoir chaque mois une playlist exclusive + des articles réservés :
En coulisses
La rédaction de The Music Lines publie sur WordPress.com pour bénéficier d’un site fiable, rapide et sécurisé — au service de nos contenus sur la musique engagée.
Si vous avez aimé cet article, laissez un commentaire !

Laisser un commentaire